Bruno Pelletier, "Jeune et Jolie" n°156 du mois de juin 2000:

 

Les filles ! Dire qu'on vous accuse sans cesse de bavarder, de jacasser, de rester pendues des heures au téléphone. Il suffit de vous regarder trois minutes pour constater que c'est complètement... vrai ! Mais faisons amende honorable, au concours des plus grands bavards, même les Jules qui s'en défendent ne sont pas loin de vous ravir la palme d'or. La preuve ? Le mois dernier, je rentre en compagnie de Bruno Pelletier de Boulogne-sur-Mer où il nous avait présenté son nouvel album "D'autres rives" dans "Studio 22". Deux heures quarante de route en voiture au programme... Quelle ne fut pas ma surprise d'apercevoir déjà la tour Eiffel ! Il faut bien reconnaître que nous n'avions cessé de bavasser de tout et de rien depuis le départ. Le chauffeur a estimé notre plus long silence à... dix secondes environ, juste le temps de reprendre notre respiration de temps en temps. J'en suis d'autant plus ravi que, grâce à ce trajet, j'ai découvert la vraie personnalité du poète Gringoire de Notre-Dame de Paris, la générosité et la lucidité de Bruno Pelletier. Heureusement, dans mes délires verbaux entre copains, j'ai toujours un petit micro qui traîne dans le coin...

 

Quand tu arrives à Paris, tu trouves qu'on parle avec un accent très marqué comme nous ressentons le tien ou celui de Céline Dion ?

L'accent, c'est une question de minorité, c'est-à-dire que quand je suis ici, j'ai un accent fort, quand tu viens chez moi, ton accent sera plus marqué. Comme quand tu vas à Marseille, les gens se disent tout de suite que des Parisiens sont arrivés parce que tu te retrouves en minorité chez eux. Quand j'entends les accents du sud de la France, c'est super, ça me fait capoter !

 

Comment ressens-tu le fait qu'on ait l'impression de te découvrir en ce moment, alors que tu es une grande vedette chez toi depuis longtemps ?

Franchement, même quand on me dit chez moi que je suis une star, ça me chicotte un peu, je me méfie de la survalorisation des artistes, c'est pas très saint tout ça. Que j'explose sur une scène, ça j'adore, c'est mon job, mais en dehors de show, je ne tiens pas spécialement à me faire remarquer. C'est sûr, quand tu es un peu populaire, que tout le monde te regarde, c'est inévitable. J'apprends à gérer au quotidien cette espèce de notoriété grandissante. Je ne suis pas très à l'aise avec cette notion de popularité... mais je crois que n'ai pas répondu à ta question avec mes délires existentiels (rires) !

 

Pas vraiment, non !

Alors, je suis très excité de cette différence de statut, parce que ça me plaît de me dire qu'après dix ans de succès et quatre albums chez moi, je me trouve dans un pays francophone face à un tel défi, autant de chemin à faire et tant de gens à découvrir.

 

Un public à conquérir...

Justement, j'aime pas trop cette notion de conquête. J'ai plus envie de piquer votre curiosité pour que vous vous demandiez qui est le type avec ce p... d'accent qui chante Johnny Roquefort dans "Starmania" ou Gringoire dans "Notre-Dame". Ca m'amuse plus qu'on découvre petit à petit que j'ai aussi fait l'acteur dans des séries télé, plutôt que d'arriver et de déballer les petits trucs que j'ai faits. C'est mon défi de l'an 2000. Surtout, j'aime bien cette idée de me dire qu'après tout ce que j'ai déjà fait, après des centaines de représentations, de concerts, je repars à zéro. C'est une grande chance !

 

Le succès est tel que tu n'as pas peur d'être trop marqué pas Gringoire et les cathédrales ?

(Hésitation) non, je verrai bien, mais ce qui est sûr, c'est que je ne suis pas prêt à revirer ma veste pour me détacher de Gringoire et chanter des choses plus personnelles. J'existais avant "Notre-Dame", il ne sera jamais question de renier ça. Je sais que certains artistes réagissent comme ça, mais tu m'as demandé de chanter "Le temps des cathédrales" dans ton émission et je l'ai fait volontiers, parce que ça fait partie complètement de mon répertoire.

 

C'est le respect du public qui te fait agir comme ça ?

Absolument, ce serait irrévérencieux pour un public qui est en droit de dire : "Dis donc, nous on a aimé ce que tu as fait, pourquoi tu le renies ?" Je préfère plutôt m'en servir pour vous dire discrètement : "Je vous chante "les Cathédrales", mais puisque je vous tiens aujourd'hui, je sais chanter autre chose, vous voulez pas écouter "D'autres rives", mon nouvel album personnel ?"

 

L'homme est si authentique que ça ?

Je vais être très clair avec les lectrices de Jeune et Joie, et en plus, ça peut leur servir si elles veulent faire ça plus tard... Quand on commence dans ce métier, on veut être gentil avec tout le monde. On veut absolument plaire, séduire et on est souvent conduit à des concessions qu'il ne faut pas faire, surtout les filles... Je l'ai vu souvent. Si on doit réussir, c'est pas avec ce système-là ! Moi, aujourd'hui, c'est vrai que je repars à zéro en France, mais pas à n'importe quel prix, pas avec des jeux de séduction que je n'assumerais pas. Je vais lécher les bottes et faire la p... pour faire une télé de plus. Je ne l'ai jamais fait chez moi, c'est quand même pas pour le faire ici ! Il faut que je reste moi-même.

 

Pensais-tu voir si loin du haut de cette cathédrale ?

Que non ! D'autant que je suis arrivé complètement par hasard à la comédie musicale. Je venais de sortir un album et faire deux ou trois télés au Québec avec un succès d'estime, quand un jour, je reçois un appel du bureau de Plamandon. Sa secrétaire m'explique qu'un nouveau show débarque, la "Légende de Jimmy", et qu'elle voudrait m'entendre en audition. Je ne viens pas du tout de l'école de Broadway où faut savoir chanter, jouer, danser... J'y suis allé comme un chanteur pop et... j'ai été pris.

 

Ca montre qu'on peut facilement passer toute une vie sans savoir qu'on a des dons pour une discipline ou pour une autre...

Certain. Ca peut servir "d'exemple" pour beaucoup de jeunes futurs artistes. Je ne savais pas que je pouvais faire ça, je savais seulement que je chantais correctement. Aujourd'hui, je suis le seul au Québec à avoir fait autant de comédies musicales et à mener ma carrière parallèlement. Il faut toujours tenter les choses pour savoir ce qu'on vaut et ce qu'on est capable de faire. J'aime bien cette expression française qui dit : "J'ai plusieurs casquette!" Elles sont marrantes parfois vos expressions (rires) !

 

Tu connais celle qui dit : "Qui veut aller loin ménage sa monture" ?

Si tu veux parler de ma voix, bien sûr. Je suis conscient que j'ai une chance extraordinaire d'être chanteur. Au départ, j'étais batteur, je me suis mis à jouer de la guitare pour le fun et j'ai commencé à chanter un peu pour m'accompagner. Après, j'avais un groupe de potes qui faisaient du hard rock, ils m'ont demandé de venir jouer avec eux. J'ai découvert mon potentiel de chant comme ça, et après, j'ai commencé à faire attention à ma voix, mais il n'y a que depuis cinq ans que je trouve que je commence à bien chanter, donc j'ai une hygiène de vie pour protéger ma voix.

 

Quand on entend Céline parler de ça, tu trouves pas qu'elle en fait un peu trop ?

Je peux t'assurer qu'elle fait tout ce qu'elle dit sur ses jours de silence et tout ça. Tu sais, quand tu as la voix de Joe Cocker, tu peux te permettre de ne pas faire de vocalises le matin, mais avec des voix pures et limpides comme celles de Céline, Lara, moi et d'autres, le moindre petit truc qui sonne pas bien prend une proportion incroyable, donc on fait très attention.

 

Tu n'en es pas au stade de Céline quand même?

Au stade... de France, non pas encore (rires) ! Tu vois que je me tiens au courant de ce que font les Québécois en France ! Mais quand j'ai la voix fatiguée ? je me tais ! Enfin, j'essaie d'arriver à me taire (rires). Sérieusement, à certaines périodes difficiles, je fais des cures de silence et j'avertis mon fils que pendant quelques temps je vais lui parler pas petits papiers... Ca dure jamais trois jours, mais il faut faire gaffe, sinon sans ma voix, je ne suis plus rien ! C'est pour ça que je ne bois pas, je ne fume pas et pour le reste... tu n'en sauras rien, je suis trop pudique (rires), mais cette hygiène fait vraiment partie de mon métier.

 

D'autant que tu es plutôt loquace dans les interviews...

C'est vrai que je parle trop, mais dis-moi un truc : c'est quoi cette manie en France d'utiliser tout le temps des mots anglais ? Une interview (rires) ! Chez nous, un artiste fait une entrevue, on gare la voiture au stationnement, on part en fin de semaine, on ne fait pas de shopping ou de briefing ou de Brushing ! (Il hurle de rire) et après, c'est nous le pays bilingue !

 

Comment les Québécois prennent que tu sois si longtemps absent ?

Je ne manque jamais une occasion de dire que je suis super fière que ce soit eux qui m'aient reconnu en premier, ça me plaît de pouvoir faire un croque-en-jambe au vieux proverbe qui dit : "Nul n'est prophète dans son pays"...

 

Vincent Perrot.

 

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